Fin septembre 2015: un jour et une nuit

Un jour:

Samedi matin, il fait encore nuit sur le parking. Il est 4h30 mais contrairement à l'habitude je ne suis pas seul à partir en montagne. Des voitures me doublent. Les chasseurs du XXIème siècle économisent leurs pas, mais pas le pétrole !

D'après les endroits où ils se postent, je déduis qu'ils vont viser le chamois. Je m'éloigne un peu et m'assoit près de la clairière où j'ai vu un cerf venir à la souille il y a deux semaines. Un chamois est installé à 160 m de moi. Il est couché sur une petite terrasse, au milieu d'une barre rocheuse. Je patiente 3/4 d'heure. Le soleil arrive. Le chamois est toujours là. 1/2 heure après, il se lève, longe une mince vire, et disparaît derrière les arbustes. Il est 9h40. Le soleil m'a bien réchauffé et je commence à piquer du nez. Je résiste mais la lutte est inégale: la coalition Morphée - Pimprenelle dispose d'une puissance de feu absolument considérable, et je me vois rapidement contraint de sortir le pavillon blanc. Lorsque je me réveille, il est 11h. Je décide de bouger. J'oriente mes pas vers le bas, en direction du fond de la gorge. Je suis une piste, une sente, le passage des animaux est bien marqué. Un chamois me passe devant, puis des bruits de branches brisées montent à mes oreilles. Je lève les yeux pour n'apercevoir qu'une paire de bois au-dessus des branchages. En un instant elle a disparu. Je continue ma descente. Peut-être vais-je pouvoir arriver jusqu'à la Diosaz ? Je n'en suis plus très loin. Malheureusement, la pente se raidit et la végétation devient très dense. Je m'arrête donc sous un épicéa et sors les jumelles. Sur la rive opposée, qui n'est plus très éloignée, des cerfs brament à tour de rôle. En plein midi. Et presque sans discontinuer depuis l'aube. Dans les jumelles j'en ai vu au moins trois. Au bout d'un petit moment, une biche sors du bois, suivie de son faon, et d'un mâle. Je fais quelques photos. Il faudrait rester toute l'après-midi, mais je dois rentrer à une heure "raisonnable" pour sortir la Truffe.

Une nuit: à ma gauche: la lune; à ma droite: le soleil ! 

La nuit du dimanche 27 au lundi 28 septembre 2015 est une nuit spéciale. Un double événement astronomique doit se produire entre 4h11 et 5h23:

- Il s'agit d'une éclipse de lune. La lune, la Terre et le soleil seront parfaitement alignés. Ainsi, entre 4h11 et 5h23, la lune va traverser le cône d'ombre de la Terre. Elle ne sera alors plus éclairée que par les rayons solaires"diffusés" et déviés par l'atmosphère terrestre, ce qui va lui donner une teinte rouge très prononcée (exactement comme le soleil lorsqu'il se couche ou se lève).

- De plus, l'orbite de la lune étant légèrement elliptique, sa distance par rapport à la terre est variable. Et, coup de chance, cette nuit, la lune sera à son périgée, c'est à dire à son point le plus proche de la terre. Elle apparaîtra donc plus grosse et plus brillante que d'habitude.

 

Bien entendu, un événement pareil, cela se prépare. Samedi, j'ai pris des repères. A 4h20, la lune m'avait parue particulièrement basse sur l'horizon, et elle a rapidement disparu derrière le Croise Baulet, alors que j'étais en voiture, aux environs du chef lieu de Passy. Au tout début, je pensais aller bivouaquer aux lacs des Chéserys pour photographier la lune et son reflet (dans un des lacs), sur fond d'aiguilles de Chamonix. J'avais un autre point de vue intéressant: le col de Balme.

Mais à 4h30 la lune se trouve presque à l'ouest. J'ai donc eu peur qu'elle soit masquée soit par le Mont Blanc, soit par le Brévent. J'ai donc réfléchi (ben oui !). Il me fallait un point de vue le plus élevé possible, avec une vue bien dégagée vers l'ouest, et si possible un joli paysage autour. Et pas trop loin de Passy !

Rapidement, j'ai déterminé trois sommets possibles:

- Le Croise Baulet 2300 m, mais l'Etale (2370 m) et le Charvin (2410 m) pouvaient me masquer la lune.

- Le Mt Joly (2525 m), mais il y a une grosse antenne relais au sommet et je n'aimais pas l'idée de dormir à côté !!

- L'aiguillette des Houches (2285 m), face au Mt Blanc.

Bon, ceux qui me connaissent savent que j'ai un faible pour l'Aiguillette des Houches. C'est une montagne que je connais par cœur. Et j'adore le point de vue depuis le sommet, aussi bien côté Mt Blanc que côté Platé - Aravis qui peut réserver des couchers de soleil absolument somptueux.

Le choix est donc vite fait. C'est parti pour l'Aiguillette.

 

Bien. Voilà pour la préparation.

Maintenant, que dire de ce bivouac à l'Aiguillette ?

Que s'extraire du chaud duvet sur le coup de 4h fut un réel crève-cœur ?

Que la lune est bien devenue toute rouge à mesure qu'elle entrait dans l'ombre de la Terre ? Qu'elle est restée rouge pendant 1h10 et que toutes les photos prises pendant ce temps étaient strictement identiques (hormis le cadrage) ? Que des milliers de photos de cette splendide lune rouge, toutes identiques, ont inondé internet dès le lendemain ? Qu'elle était trop haute dans le ciel pour que je puisse inclure dans le cadre un élément du paysage comme le Mt Blanc ?

Certes, tout cela est vrai, comme il est vrai que cette lune rouge était LE prétexte à ne pas rater pour aller bivouaquer en montagne.

MAIS, si l'on en reste là, si l'on ne se focalise que sur cette lune rouge, alors on passe à côté de l'essentiel: la soirée et le début de la nuit au sommet de l'Aiguillette furent absolument magiques. Une mer de nuage a rapidement envahi toute la plaine de Sallanches, et le vallon de la Diosaz, transformant les sommets environnants en îlots de toutes tailles; une mer de nuages suffisamment épaisse et opaque pour éteindre les lumières de la ville, accentuant le sentiment d'isolement. Je devenais un naufragé solitaire, un Robinson d'un soir. Les Aiguilles de Chamonix baignaient dans la douce lumière de la fin de journée. Sous les nuages, dans le vallon de la Diosaz, les cerfs bramaient.

J'ai tenté, dans les légendes de certaines photos, de retranscrire en quelques mots la sensation que j'ai ressentie ce soir là, de plénitude, d'être exactement à la place qui me convient parfaitement, la sensation d'harmonie complète avec mon environnement. La mer de nuages dans la plaine a fait resurgir dans mon esprit, les glaciers qui descendaient jusqu'à Lyon lors du dernier âge glaciaire. J'ai "poétisé" un peu, les nuages sont devenus liquides, les personnages des légendes nordiques et celtes se sont invités dans la danse, ainsi qu'un ou deux grands mythes de la littérature. Bref, bien avant les excentricités lunistiques excessivement matinales, la soirée là haut fut proprement féerique, une véritable expérience druidesque ou shamanique.


Voilà, j'espère que ces quelques lignes et les photos qui suivent vous donneront envie et vous encourageront à parcourir la montagne hors des sentiers battus et des horaires "classiques".

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